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VOUS ETES LIBRES (ABOLITION OF SLAVERY)

15 February 2026 by
VOUS ETES LIBRES (ABOLITION OF SLAVERY)
Jade Kameereddy

1722


Il fait une chaleur étouffante. Comment vais-je survivre dans une telle touffeur ? J’appréhende déjà cette vie d’insulaire. Pourtant, mon époux a tant insisté.


L’Île de France sera, dit-il, un nouveau commencement. La calèche cahote sur le chemin irrégulier. Comme ma chère Île Bourbon me manque.


J’observe les alentours, certaine que la chose la moins ennuyeuse que je verrai sera cette verdure chatoyante dont on me vante les mérites. Misère.


— Désolé, Madame. Petit souci de terrain. Cela prendra un moment.


Ah ! Je répugne cet endroit. Et voilà maintenant que ce serviteur ose m’adresser la parole. Quelle honte. Quelle humiliation.


Je jette un coup d’œil à l’extérieur, cherchant à admirer les champs de canne dont Monsieur m’a tant chanté les louanges. Mais à la vue de la scène qui s’offre à moi, un hurlement m’échappe.


Ils sont si proches. Des bêtes mélanisées, au regard féroce. L’une d’elles ose même me fixer. Quelle horreur! Ces choses sont-elles donc les esclaves de cette île ? Ils sont innombrables. Des rangées entières s’étendent jusqu’à l’horizon.


1829


Je soupire. Ils viennent encore. Monsieur Sturbell, semble-t-il, a trop fait travailler ses esclaves.


Quelle bande d’ingrats. Nous leur offrons de meilleures conditions de vie et ils nous remercient par la paresse et des plaintes frivoles.


De telles personnes ne méritent point notre abnégation. J’ai beau être Protecteur des Esclaves, cela ne signifie pas que je doive subir de tels désagréments.


“À Monsieur Sturbell,

Cette esclave a formulé une plainte sans fondement et m’a fait perdre mon temps. Elle mérite une ample punition.”


Je griffonne ces mots sans hésitation. L’idiote ne sait même pas lire. Comment avons-nous, nous autres, race supérieure, fini par consoler et encadrer de tels écervelés ?


À leur place, le simple fait d’obtenir une place dans l’une de nos maisons devrait être source d’une immense gratitude.



1835


Elle pleure à mes pieds. L’offre d’un apprentissage devrait pourtant l’emplir de joie. Je consens même à offrir une place à son fils de huit ans.


- Vous comprenez, apprentie, que c’est un cadeau magnifique que le Gouvernement vous accorde. Il aurait pu vous abandonner dans la forêt, sans guidance, mais il veille à ce que vous appreniez auprès de vos meilleurs. Il est si bon, n’est-ce pas ?


Elle sanglote davantage. Je demeure perplexe. C’est une excellente nouvelle. Elle se met à genoux, me suppliant de laisser partir son fils.


- Ah non, apprentie ! Seuls les enfants de moins de six ans peuvent partir. Voyons, cessez donc de pleurer, vous me dégoûtez. Allez cirer mes bottes. Vous êtes libre à présent.


2025


-Garçon, ramasse mes bagages. Immédiatement.


Il hésite. Cela m’exaspère.


-Je ne te demande presque rien. Fais-le.


-Je peux pas, M’sieur. J’ai déjà du travail.


Je remarque alors ses vêtements usés, ses mains abîmées, son regard fuyant. Je ne devrais pas avoir à me faire supplier.


-Quelle impertinence ! Fais-le ou je signalerai ton nom.

Il blêmit.


-M’sieur, si vous vous plaignez, je perdrai mon travail. J'ai pas de papiers. J'vais devoir retourner dans mon pays natal, ravagé par la guerre et la famine. Je peux pas y retourner. Si’ vous plaît, j'ai pas le droit  d'arrêter de travailler ou je vais être renvoyé.


Comment ose-t-il me répondre ainsi, avec tant de dédain et de colère dans la voix ? Je sors mon téléphone sans hésiter.


- Allô. Il y a un travailleur qui refuse d’obéir. J'ai du mal à communiquer avec lui. Il n'est pas mauricien. Il n'est pas comme nous. Il devient agressif et me met mal à l’aise. Je crains pour ma sécurité.


Je raccroche. Ce n'est pas de ma faute s'il a décidé d'émigrer sans papiers.


Après tout, il est libre.

Personne ne l’a forcé à être ici.


2156


Mes bras sont ruisselant de transpiration. J'ai la tête lourde, le dos courbé. La chaleur m'attaque de tout part.


Un des robots s'approche de moi: “Humain 9769, vous ne pouvez pas vous arrêter. Activation du processus de punition’’


Je croule sous la douleur. Je lui lance un regard suppliant. S'il vous plaît, laissez-moi. Je n'ai rien demandé.


“Ne pleurez pas Humain 9769, nous sommes vos supérieurs, vous apprenant votre place. C'est ici que vous appartenez. Vous devriez être reconnaissant.”

~Mégane Kameereddy

VOUS ETES LIBRES (ABOLITION OF SLAVERY)
Jade Kameereddy 15 February 2026
Cavadee